L'Aeris - 2008
Arturo n’avait que huit ans et il commençait à comprendre le monde qui l’entourait, aussi particulier que fût ce monde. C’était intéressant de le voir se rendre compte de sa singularité au fur et
à mesure qu’il grandissait. Ses questions devenaient plus pressantes, plus précises. Il marchait à côté de son père, sa petite main disparaissant dans son énorme poing fermé et dont le pas lourd
faisait un bruit sec quand ses chaussures percutaient le sol de la plate-forme.
- Papa, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Si ce sont les ballons à hélium qui nous font voler, comment ça se fait que rien ne les relie au sol ?
L’homme eut un petit sourire et s’approcha d’un arbre comme il y en avait des dizaines sur la plate-forme avant de taper du plat de la main contre le tronc. Il attendit la réaction de son fils
et, devant son air interloqué, il demanda :
- Qu’est-ce que tu as appris sur les arbres à l’école ?
L’enfant fronça les sourcils comme si cela requérait de sa part un effort surhumain pour se souvenir de ses leçons.
- Leurs feuilles rejettent de l’oxygène et leur tronc peut nous renseigner sur leur âge. Ils poussent dans la terre…
- Et donc ? le coupa son père.
Un éclair de compréhension passa dans les yeux de son fils.
- Mais le sol n’est pas en terre ! Donc comment poussent ces arbres ?
- Approche et mets ta main sur le tronc.
D’abord réticent, Arturo se laissa convaincre et il posa sa main sur la surface lisse de l’écorce.
- Tu ne le sais pas parce que tu n’as jamais eu l’occasion de mettre un pied à terre, mais l’écorce des arbres est différente au toucher. C’est plus rugueux, plus… organique. Des bouts de mousse se
détachent sous tes doigts, des insectes sortent des interstices, un arbre sur Terre est un organisme vivant, pas seulement une surface lisse de silicone. Ces faux arbres servent à cacher les câbles
qui relient la plate-forme aux ballons mais aussi à nous sentir comme si nous étions sur Terre. On peut se promener à l’ombre des feuilles en tissus et prétendre que rien n’a changé pour nous.
Les doigts de l’enfant continuèrent d’effleurer la paroi lisse du tronc creux et son père décela dans ses yeux comme de la déception, celle d’avoir été trompé par son environnement pendant si
longtemps.
- De vrais arbres seraient trop lourds pour la plate-forme et les ballons, continua d’expliquer le père. C’est un sacrifice que nous avons fait au début pour pouvoir vivre dans les airs.
- On redescendra sur Terre un jour ? demanda Arturo.
Le père ne répondit pas tout de suite. Cela avait l’objet de nombreux débats et disputes. Depuis le promontoire sur lequel il se trouvait, son regard se posa sur les dizaines de maisons en
matériau ultra-légers mais robustes dans lesquelles des familles vivaient sous l’ombre des faux arbres et des vrais ballons à hélium transparents. Il se souvint du tout début, il y a un peu moins de
vingt-cinq ans, quand l’idée d’une communauté aérienne avait été évoquée pour la première fois, avec tous les problèmes que cela comprenait en termes d’appartenance territoriale et d’espaces aériens
protégés ou règlementés. Oui, cela avait été difficile. Les discussions avaient été enflammées, la construction de la plate-forme conplexe, tout comme la sélection des habitants.
L’idée, d’abord décriée, avait fait son chemin après une quinzaine d’années d’efforts et Alex avait été choisi avec sa femme, alors enceinte pour être l’une des quarante-six familles qui
vivraient sur l’Aeris.
Il leur avait fallu s’habituer aux mouvements des hélices, placées tout autour de la plate-forme et en divers endroits au centre, qui les dirigeaient et leur fournissaient de l’électricité.
Leur ronronnement, insupportable au début, avait fini par s’évanouir dans l’adaptation progressive de leurs organismes à ce nouveau mode de vie bien inhabituel pour des humains qui étaient passés de
la soupe primitive des océans aux évolutions de la terre pour maintenant s’attaquer à la conquête des cieux, « étape logique dans le développement d’une civilisation » avaient raconté quelques
philosophes lors du discours inaugural de l’Aeris.
Il y avait bien sûr des inconvénients à vivre dans les airs, mais pour Alex, la possibilité de se réveiller et de pouvoir marcher jusqu’au promontoire avant pour contempler l’océan avait eu vite fait
de le conquérir. Les océans, les seuls endroits sur Terre que l’Aeris avait été autorisés à survoler. Rester dans les eaux internationales avait de nombreux avantages, dont celui très important de la
sécurité de l’Aeris. Aussi solides qu’étaient les ballons à hélium, ils ne résisteraient jamais à un tir de roquettes militaire, voire même terroriste. Et les menaces avaient été nombreuses. Mais
tout ceci était derrière eux maintenant.
L’Aeris s'apprêtait à célébrer ses neuf ans dans les airs et ses habitants pouvaient se promener sans crainte entre les arbres en silicone et résine, s’arrêter près du minuscule jardin potager pour
voir les jardiniers s’affairer autour des légumes qui nourrissaient la petite communauté à longueur d’année. Ils étaient plantés dans dix centimètres de terre, le seul endroit sur la plate-forme où
l’on en trouvait encore et l’arrosage était assuré par un système de recyclage d’eaux de pluie qui circulaient tout le long de la plate-forme dans des petits tuyaux en plastique. On la conservait
pour les périodes sans pluie dans des petits réservoirs qui ne devaient jamais dépasser un certain poids pour ne pas déséquilibrer la plate-forme.
Alex ne travaillait pas ce matin mais il était habituellement affecté à la chasse qui nécessitait un art qu’il avait appris au fil des années. On ne chassait évidemment pas au fusil mais avec
un harpon modifié qui permettait aux chasseurs situés dans leurs tourelles disséminées aux quatre coins de la plate-forme de ramener le gibier à bord. Les prises avaient été rares au début mais ils
avaient maintenant acquis de l’expérience et suivaient la migration des oiseaux entre l’Atlantique sud et l’Atlantique nord au cours de l’année.
Une fois par semaine, les pécheurs prenaient le relais et l’Aerius descendait à une dizaine de mètres de l’eau quand le temps le permettait pour déployer des filets suffisamment gros pour
attraper de nombreux poissons mais suffisamment légers pour ne pas alourdir l’ensemble du navire. Les enfants de la plate-forme aimaient voir remonter les filets et se déverser sur le sol des
dizaines de poissons frétillants.
Oui, ils s’en sortaient plutôt bien pour l’instant et d’après ce qu’ils avaient entendu à la radio – oui, ils recevaient également la radio par satellite – d’autres plates-formes étaient en
construction à travers le monde et représentaient ce à quoi bon nombre de gens aspiraient : une vie plus simple et plus utile dans ce monde aérien qu’était le leur. Était-ce l’avènement d’une
nouvelle étape dans le développement de la civilisation humaine comme l’avait souligné un philosophe ? Alex le pensait sincèrement et alors que ses yeux scrutaient l’horizon, il serra un peu plus
fort la main de son fils qui se rapprocha de lui.

Cette création par Frédéric Renouf est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
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